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Pierre Tissier (Team Gitana) : « Diffuser ma sérénité au sein de l’équipe avant la Route du Rhum »

guillaume, 2 octobre 20262 octobre 2026

À un peu plus d’un mois du départ de la Route du Rhum-Destination Guadeloupe2026, Gitana 18 s’apprête à vivre sa première grande échéance en mer. Directeur technique du team Gitana, Pierre Tissier revient sur le chantier de pré-course actuellement mené sur les appendices du foiler, sur sa relation de proximité avec le skipper Charles Caudrelier, et sur les enseignements que l’équipe espère tirer de cette première confrontation avec le reste du plateau Ultim.       

Pierre Tissier, pouvez-vous nous retracer votre arrivée à Lorient ?

À l’origine, je suis du sud de la France, de Montpellier. Je suis arrivé à Lorient en 1999 pour le projet 6e Sens du défi Bouygues Telecom Transiciel pour l’America’s Cup 2000 à Auckland (Nouvelle-Zélande). À mon arrivée, il n’y avait rien à Lorient et sa base. La Marine nationale venait de quitter les lieux et la base sous-marine venait de tomber dans le domaine public. À cette époque, l’ambiance y était austère, assez triste. Nous nous y sommes entraînés pendant trois mois avant de partir pour la Nouvelle-Zélande. Je me disais alors que je ne remettrai plus jamais les pieds à Lorient et pourtant je suis revenu et j’y ai fait ma vie. J’ai travaillé pour plusieurs teams (Groupama, Groupe Bel), ai vu la base grandir jusqu’à devenir un pôle mondial de la voile et c’est extraordinaire. Aujourd’hui, j’ai plus vécu en Bretagne que dans mon sud natal.

Un projet professionnel qui se transforme en projet de vie, finalement.

Exactement. Je suis un peu parti, ai voyagé mais ai toujours eu à cœur de revenir. Lorient est comme un aimant et un lieu unique pour le milieu de la voile. Il réunit tellement de supports : les 40 pieds, les Figaro, les Minis, les Ultims, les IMOCA et la voile plus globalement. L’Ocean Race Atlantic est arrivée ici récemment. Elle a croisé des Ultims, un drakkar et des personnes en kitefoil. Un condensé de l’histoire de la voile en quelques instants.

Comment on se sent en tant que directeur technique d’un team à un peu plus de deux mois de cette Route du Rhum 2026 ?

Ce sera ma sixième Route du Rhum. Trois au sein de Groupama et ma troisième ici chez Gitana. Je me sens bien. En ce moment, c’est la course avant la course pour nous. Chaque jour compte et le compte à rebours est désormais lancé. Il s’arrêtera une fois qu’on aura passé le relais à Charles (Caudrelier) et qu’il sera sur la ligne de départ. Nous sommes en plein chantier de pré-course, concentré sur les appendices et préparé bien en amont pour être efficaces : ce qui nous prend habituellement trois mois se fera ici en deux à trois semaines. C’est essentiel : les appendices doivent être parfaits. Et nous gommons également quelques petits défauts inhérents à la jeunesse de Gitana 18.  Nous vérifions les systèmes des appendices, l’hydraulique, la fibre optique, les positionneurs et leur mécanique. Ils seront soumis à des efforts intenses pendant la course. Nous en profitons pour les préparer et les améliorer.

De mon côté, je dois rester serein et anticiper un maximum pour que cette sérénité se diffuse à l’équipe. Je suis aussi enthousiaste. Je ne suis pas pressé, mais il me tarde d’aller voir ce que donne le bateau avec les concurrents.  

Des nuits hachées durant une Route du Rhum

Les nuits sont courtes durant une Route du Rhum ?

Elles sont hachées. Il est difficile de dormir sereinement en sachant nos marins seuls à bord. Les envoyer ainsi n’a rien d’anodin, ça prend aux tripes. Nous consultons sans arrêt nos téléphones, avec des canaux dédiés à la technique, au design, etc. Dès le départ, nous savons qu’il ne faut pas le quitter, pour pouvoir intervenir rapidement. La Route du Rhum est un sprint, nous ne pouvons pas nous autoriser à laisser glisser les choses.

Cette transatlantique sera la première grande échéance de Gitana 18. Quel sentiment prédomine ? De l’appréhension, de l’excitation à l’idée de le voir se mesurer au reste du plateau Ultim ?

Il y a clairement de l’excitation. Et nous avons envie de mesurer son potentiel car il ne s’est encore confronté à personne avant cette Route du Rhum. Ce sera un moment très intense pour tout le monde : équipe technique, équipe au global et pour Charles aussi. Aujourd’hui, il a un bon ressenti dans certaines phases. Nous restons tout de même prudents. Il y a une part d’inconnu qui nous stimule.

Il y a également l’envie de faire aussi bien qu’il y a quatre ans en arrivant à Pointe-à-Pitre en tête. Cela rajoute-t-il de la pression ?

Il y en a, mais c’est de la bonne pression. L’équipe est assez mature pour bien vivre cette pression et faire face aux aléas d’une transatlantique. Mis à l’eau en 2017, Gitana 17 a nécessité deux ans de mise au point pour voler, pendant lesquels le team s’est renforcé en même temps que le bateau évoluait. Gitana 18 est tout jeune mais il bénéficie de toute l’expérience et l’expertise de l’équipe. Nous n’avons pas peur, nous avons plutôt envie d’y aller. Nous avons vu son comportement à l’entraînement. Désormais, nous comptons sur Charles pour l’éprouver en conditions réelles.

La Route du Rhum 2026, une quête de fiabilité

Justement, comment est la relation avec Charles Caudrelier en tant que directeur technique ?

Nous nous connaissons depuis très longtemps avec Charles. Il est hyper investi dans la technique et le design, donc on se voit régulièrement en réunion. Même quand il est en mer, nous échangeons et quand il revient également. Cette proximité est essentielle car il faut que nous comprenions ses besoins, ses attentes et ce qu’il a pu analyser sur l’eau. Nous essayons de garder au maximum le contact.

Quels enseignements principaux allez-vous chercher à glaner au fur et à mesure de cette Route du Rhum 2026 ?

Ce qui va surtout être intéressant, c’est la fiabilité. Le bateau n’aura jamais navigué aussi longtemps. Quand les gars sont en course, ils tirent 100% du potentiel de leur navire et ne cherchent pas à le ménager. Si l’un est à 45 nœuds, les autres vont tout faire pour l’être aussi. Tous les curseurs sont poussés mais avec 3-4 m de creux. Cette émulation va déterminer les points de fiabilité de Gitana 18. Au retour, nous referons des checks structurels pour vérifier l’état général du bateau et le vieillissement des pièces. Nous nous pencherons aussi sur les réglages (pompes, ouvertures de vannes) puisqu’on a beaucoup d’hydraulique à bord. Les appendices peuvent bouger plus ou moins rapidement, donc en fonction du ressenti de Charles, nous allons aussi adapter tout ça quand il va revenir, après le débrief de ses manœuvres, parce qu’il y a des choses qu’il va découvrir quand il va virer ou empanner face aux concurrents. Ensuite viennent les aspects performance, à savoir les améliorations en stabilité ou en vitesse sur certaines allures.

Quelles sont les interrogations et les certitudes qui entourent Gitana 18 à quelques encablures de cette transatlantique ?

Les périodes d’entraînement n’ont pas pu nous offrir toutes les conditions de vent ou de mer. Il y aura tous les effets de la concurrence. La manière de naviguer des autres skippers sera regardée et influencera sûrement Charles dans sa gestion de course. Ça va être riche. Sur chaque course, nous apprenons quelque chose. La confrontation nous pousse à la remise en question, à vouloir améliorer certains points du bateau. Chaque analyse post-course donne des axes de développement.

Par rapport à Gitana 17, les premières sorties de son successeur ont-elles permis de tirer des enseignements ?

Gitana 18 a dû parcourir l’équivalent de deux transatlantiques depuis sa mise à l’eau en février 2026. Nous arrivons à avoir plus de stabilité et de vitesse dans certaines conditions. Cela se retrouve notamment dans la forme aérodynamique du mât et les géométries des appendices Tout est différent entre les deux navires, hormis la taille et le nombre de coques.

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