Dans les coulisses de la conception de Gitana 18 guillaume, 2 octobre 20262 octobre 2026 À l’occasion des conférences techniques du Défi Azimut 2026, Sébastien Sainson, directeur du bureau d’études du team Gitana est revenu sur la conception de Gitana 18. Le choix de repartir d’une feuille blanche, la collaboration entre l’équipe tenante du titre de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe et le cabinet d’architecture Guillaume Verdier, plongée dans les coulisses de cette nouvelle aventure. Une feuille blanche avec des contraintes Après huit années de bons et loyaux services en plus de 200 000 nautiques auréolées d’un palmarès long comme ses flotteurs, Gitana 17, le premier maxi-trimaran pensé pour voler autour du monde, a officiellement passé le relais en 2025 en devenant Actual Ultim 4. Au sein du team de Charles Caudrelier, sa succession a été anticipée dès 2023. Le syndrome de la page blanche ? Inexistant au sein du team Gitana au moment de plancher sur la genèse de Gitana 18, mis à l’eau en février 2026. « Au fur et à mesure des années de vie de Gitana 17 et avec la quantité de data accumulée, l’équipe a estimé qu’il valait mieux repartir d’une feuille blanche plutôt que faire évoluer le bateau existant », situe Sébastien Sainson, directeur bureau d’études de Gitana France. Sous contrainte de la jauge Ultim et des réglementations OSR World Sailing, « tout est possible, tout est ouvert durant six mois, en essayant de faire en sorte que chacun dans son groupe de travail puisse aller le plus loin possible dans les explorations tout en rentrant dans ce cadre. Arrivé à un moment dans la phase d’avant-projet, la question se pose de savoir si ce qui a été imaginé entre le bureau d’études et le cabinet Guillaume Verdier est cohérent. Nous mettons en commun nos idées et nous modélisons dans un simulateur pour évaluer le gain potentiel de chaque option. » Lire aussi : Pierre Tissier (Team Gitana) : « Diffuser ma sérénité au sein de l’équipe avant la Route du Rhum » Un alignement et de la complémentarité entre le team Gitana et Guillaume Verdier Entre le Team Gitana et le bureau Guillaume Verdier, c’est une affaire qui dure, alignée sur un esprit d’ouverture et l’envie de pousser les curseurs de l’innovation. « Si on se bride dès le départ, forcément on ne va peut-être pas explorer des choses aussi différentes. » Gitana 18 a également bénéficié d’une certaine forme de complémentarité entre les deux structures : « Les deux équipes se nourrissent de ce qu’elles voient à l’extérieur. Chez Gitana, nous sommes plutôt monoprojet et sommes probablement plus spécialisés dans ce qu’on fait et sur certains points. Chez Guillaume Verdier, ils sont multiprojets et apportent de fait d’autres connaissances. » Un gréement façon petit cata sur Gitana 18 Avec l’ambition de fournir à Charles Caudrelier une pleine maîtrise de son mât et manipuler son navire de la manière la plus efficace, de nombreuses pistes ont été explorées pour le gréement. « Ce qui devait être au départ une contrainte s’est parfois avéré être source de solutions assez intelligentes de manipulation de la puissance et de design en équipage. » Finalement, c’est une analogie avec le maniement d’un petit catamaran ou en planche à voile qui a été retenue. « L’Innovation retenue : ajout de barres de flèche pour pré-tensionner le mât (35 m de haut, section carbone d’environ 1 m²) avec moins d’effort que le seul système de Cunningham, permettant un contrôle rapide et actif de la cambrure du mât en quelques secondes, tout en restant gérable en solitaire. » Un croquis à trois traits pour les safrans à double branche Pour les safrans, l’objectif de Gitana était de faire voler le navire un peu plus haut. « Sur le précédent bateau, les safrans sortaient souvent de l’eau. Il y avait quelques sorties de route à haute vitesse, au-delà de 40 nœuds. » L’expérience de Guillaume Verdier en coupe de l’America a parlé. Concrètement, le concept est parti d’un simple croquis : « Ça part de trois traits sur un bout de papier. Nous avons envoyé Guillaume très loin dans ce sens, avec deux personnes de chez nous. » L’équipe de Sébastien Sainson s’est retrouvée confrontée à un défi d’outillage et à concevoir les outils de conception avant de dessiner de telles pièces. Autre défi de taille : un problème structurel. « L’idée derrière ce safran, c’est que quand le safran se déforme en latéral, plutôt que de se déformer et que le plan porteur prenne de l’angle, tout se déforme un peu comme un parallélogramme : le plan porteur reste à l’horizontale, et ça se déforme aussi beaucoup moins. » La théorie des « boucles de design » Face à ce challenge d’envergure de concevoir un successeur digne de ce nom à Gitana 17, Sébastien Sainson et son équipe se sont appuyées sur des « boucles de design ». L’idée centrale est que, pour chaque pièce ou navire, il faille partir d’idées et de « tourner en rond jusqu’à arriver au produit final ». Intégrant le risque assumé de voir arriver tardivement les cahiers des charges établis avec les chantiers et tomber sur un os car une pièce n’existe pas ou arrivera trop tard par rapport aux délais impartis. Ce risque de « se prendre les pieds dans le tapis » permet d’atteindre un niveau réel de créativité et d’audace : une équipe qui figerait ses contraintes trop tôt limiterait mécaniquement l’espace des solutions explorées. La chance du Team Gitana pour maintenir le cap dans la réalisation de ces boucles réside dans l’effectif réduit qui compose le bureau d’études. « Avec une vingtaine de personnes au total, contre une centaine pour un programme de Coupe de l’America, l’équipe Gitana peut multiplier les allers-retours entre les groupes de travail sans que la coordination ne devienne un frein. » Des défis dans la fabrication Ces prises de risque assumées ont engendré des défis de fabrication. Les foils par exemple. Conçus pour se basculer à l’intérieur du flotteur avec le bras à l’avant, une révolution technologique, ont nécessité de réinventer les outils de simulation et de calcul de structure (le simulateur existant n’était pas conçu pour ce type de pièce). Une plus forte coordination entre les corps de métiers a été nécessaire car l’intégration de nombreux systèmes (hydraulique, électronique, capteurs, métal) à l’intérieur des appendices, a rendu la complexité encore plus accrue. Il y a eu des retards constatés : dessin plus long que prévu, ratés de fabrication sur les « wings » (pièces composites de 5-6 mètres) ayant nécessité de recommencer certaines pièces. La construction de certaines pièces (ex : blocs de titane ou de carbone nécessitant jusqu’à 10 mois de délai de commande) a parfois dû démarrer avant la fin de la conception, illustrant la prise de risque assumée par l’équipe. Tous ces défis, le bureau d’études du team les a relevés haut la main. Désormais, ne reste plus qu’à voir Gitana 18 se produire dans le plus grand théâtre du monde. Celui de l’océan Atlantique. Voile de compétition